L’apocalypse selon Frédéric Beigbeder

Frédéric Beigbeder est détestable.

Primo, cet égoïste romantique commence mal dans la vie. Il naît à Neuilly-Sur-Seine quatre ans avant Woodstock. Beigbeder veut devenir écrivain. Or, comme il le dit lui-même, le lectorat français attend d’un écrivain d’être pauvre et malheureux. Le syndrome Bukowski booste les ventes des losers à la plume talentueuse. Alors, quand votre mère collectionne les particules patronymiques, que votre frère est un grand homme d’affaires et que vous êtes vous-même le reflet de votre physique – un intello branchouille aux narines poudrées -, il est difficile de s’attirer la sympathie du plus grand nombre. Frédéric Beigbeder aurait pu se contenter de sa cuillère d’argent et son salaire de publicitaire pour séduire toutes les nymphettes ou quadras qu’il voulait. Mais dans le choix des armes, il a préféré les mots. Il les écrit, les lit, les vit.

Et les recense dans sa dernière publication. Premier bilan après l’apocalypse dresse la liste décroissante des 100 œuvres préférées de l’écrivain. Le bouquin s’ouvre sur Fin de party de Christian Kracht et se clôt sur American Psycho de Bret Easton Ellis, en passant par le presque classique Si c’est un homme de Primo Levi. Dans l’ensemble, ce top 100 n’a rien de surprenant. Bret Easton Ellis, en course deux fois – Glamorama figurant à la 77ème place – et cité à x reprises, est l’un des amours inconditionelles de Beigbeder et moi-même. Ellis est notre Dieu, le nihilisme notre religion. Si Beigbeder peut clamer être le disciple du père de Patrick Bateman, c’est parce qu’il a tout compris: « Ce schizophrène bisexuel a INVENTE, vous m’entendez, INVENTE le roman du XXIe siècle et n’a pas l’intention de changer son fusil d’épaule. Sa force est justement de ne pas se déjuger, de creuser le même sillon, toujours plus superficiellement profond ». Ou un peu plus loin: « Il n’écrit pas pour nous plaire, il écrit pour nous crucifier ». La messe est dite. Premier bilan après l’apocalypse n’échappe cependant pas à quelques fautes de goût: Hygiène de l’assassin d’Amélie Nothomb en n°31, vraiment? Les jolies choses de Virginie Despentes n’est pas non plus le plus judicieux des choix, bien que justifié: « J’ai choisi Les jolies choses […] car je n’aime pas les romans engagés: ils perdent dans l’ambiguïté, qui est à la source du romanesque ». Il se rattrape avec Women de Charles Bukowski, Lignes de Ryu Marakami ou Crash! de J.G. Ballard, « un classique du roman réaliste que l’on prend à tort pour un délire expérimental de perverse-fiction ».

Il est difficile de juger un classement d’œuvres que vous n’avez pas lues pour la plupart. Mais vous auriez tort de ne pas l’acheter.  Premier bilan après l’apocalypse est une ode à la littérature contemporaine, une déclaration d’amour à ceux qui transcendent la langue et lui donnent sens.  A ceux qui exhument nos peurs, nos faiblesses et leurs contraires, par une simple succession de caractères. Frédéric Beigbeder confie à travers 423 pages son éternel attrait pour les alchimistes de l’écrit. Un écrivain brillant qui aborde la littérature de façon aussi sexy que si l’on vous susurrait des déclarations salaces au creux de votre oreille ne vous donne qu’une envie: tenter de survivre à l’apocalypse en marche – la fin du livre papier et l’avènement du Kindle et autres joujous numériques –, foncer dans une librairie dégoter des trésors oubliés mais surtout écrire. Partout, tout le temps, écrire.

Rien que pour ça, Frédéric Beigbeder est un mec détestable que l’on ne peut qu’aimer.

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