Captain America – Civil War : un titre qui dérange

Batman contre Superman, Captain America contre Iron Man, MCU contre DCU : le monde des super-héros a décidé d’entrer dans l’ère de l’affrontement. C’est sympa, ça allège le porte-monnaie des fans de la première heure et alourdit celui des studios. Jusqu’ici, rien de bien nouveau sous le ciel hollywoodien. Mais à y regarder de plus près, il y a bien quelque chose qui a radicalement changé : le contexte. Cela n’aura échappé à personne, le monde traverse depuis plusieurs années une grave crise économique, identitaire, écologique…etc, malheureusement ponctuée par la multiplication des zones de guerre. C’est bête à dire mais le monde en 2010 n’a rien à voir avec celui de 2016. Loin de nous l’envie de dresser un portrait très occidentale de la situation mais lorsque l’on s’aventure sur le terrain du cinéma et des gros sous, on est bien obligé d’en passer par là. Pour la simple et bonne raison que ni Marvel, ni la Warner (entre autres) ne semblent avoir encore réalisé ce qu’il se passe et restent eux, sous un angle que personne ne semble voir, enfermés dans la bulle californienne qui les protègent de tout mal. Pourtant, il va bien falloir que quelqu’un l’éclate pour leur mettre la vérité sous les yeux.

Le 23 mars dernier, Batman V Superman : L’Aube de la Justice, attendu par de très nombreux fans depuis son annonce en 2013, est enfin sorti dans les salles. Et si avant de voir le résultat final, plusieurs plaisantins du net donnaient plutôt rendez-vous aux deux super-héros capés face à des menaces plus sérieuses et plus réelles comme des terroristes, ils étaient certainement loin de se douter qu’un tel élément serait imbriqué dans le récit. Mais ce n’est pas la première fois que des personnages en collants font mordre la poussière à des groupes armés. On se souvient encore des yeux ébahis devant Iron Man terrassant une armée de terroristes avec sa seule armure. Rien de choquant me direz-vous ! Non, si le fantasme de Hollywood est de voir ses héros botter les fesses de ses ennemis favoris depuis le début de ce siècle, pourquoi pas ? C’est l’esprit.

captain america civil warCela devient en réalité gênant quand cet idéal très ethno-centré s’aventure sur le terrain sémantique à la limite de l’insulte. Avant de hurler qu’avant des films il y a des comics, il serait de bon ton que les fans reconnaissent que les studios n’en ont strictement rien à faire de respecter leurs précieux matériau d’origine et surtout que rien ne se mettra en travers de leur chemin pour amasser un maximum de billet à l’effigie de Benjamin Franklin. Rien, pas même une véritable guerre. Oui, cela n’aura pas échappé à l’écurie de Kevin Feige (à moins que) mais depuis 2011, la Syrie est en proie à une guerre civile dont les conséquences sont absolument dramatiques. Il ne s’agit pas de fiction : des centaines de milliers de personnes ont perdu la vie, d’autres ont dû fuir les combats. Des combats qui se poursuivent à l’heure où nous parlons et qui ont des conséquences jusque sur nos sols occidentaux que l’on a longtemps crus intouchables. Une fois que la réalité nous a bien éclaboussés à la figure, on avait un peu d’espoir que la claque nous sortirait de notre torpeur et nous fasse reconsidérer pas mal de choses. Mais c’était sans compter sur les œillères du temple du cinéma et son irrésistible attrait pour le bruit des caisses pour nous rappeler que nous vivions toujours dans un monde capitaliste, protégé, coupé des horreurs. C’est donc le 27 avril que sortira Captain America : Civil War, donc traduit en français « Guerre civile ». L’affrontement entre les camps de deux super-héros qui seront donc une petite dizaine est sous-titré « guerre civile » quand de l’autre côté du globe, des milliers de personnes risquent leur vie pour traverser des mers et se frotter à de nouvelles formes de nationalismes. Tout va bien !

Retour donc sur le terrain sémantique pour décortiquer l’insulte sous-jacente. « Guerre civile » est déjà le terme, rappelons-le avant de se faire taper sur les doigts, employé dans les comics. Cela peut donc se comprendre mais quand une vraie guerre civile éclate deux ans avant de lancer la mise en chantier d’un film que l’on va proposer à son public, la moindre des choses est de passer par une grosse étape de brainstorming. Quelles possibilités

Capture d'écran de la recherche "civil war" sur Google images

Capture d’écran de la recherche « civil war » sur Google images

s’offraient à Marvel qui, après tout, avait fomenté ce plan depuis longtemps ? Pourquoi ne pas repousser le film ? Après tout quand des attentats éclatent quelque part entre les États-Unis et la Russie, les sorties sont bouleversées pour ne pas heurter les populations. Disons pour faire simple que repousser Captain America aurait eu de grosses conséquences sur le Marvel Cinematic Universe qui est pensé sur plusieurs années. Une équation donc pas simple à résoudre. Deuxième possibilité : éviter le terme qui, de toute manière, était déjà connue des fans. Ou en choisir un autre si tant est que la guerre en Syrie représente quelque chose aux yeux des Occidentaux en 2013. Bref, les solutions sont encore nombreuses, on ne va pas toutes les lister, mais de toute façon impossible de faire marche arrière.

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La conséquence est que des centaines de milliers d’affiches avec le terme « Civil War » tapisseront nos gares, nos arrêts de bus et autre panneaux publicitaires pendant des semaines. Le film sera soumis aux yeux de 7 à 77 ans et fera parler de lui de longues semaines. Si on met deux minutes de côté mon esprit rabat-joie, force est de constater que quelque chose ne tourne pas rond. En regardant autour de soi et dans les journaux, le terme de guerre civile n’est pas forcément celui que l’on accole systématiquement à la Syrie, mais plus volontiers celui de guerre. Ce qui change beaucoup de choses et qui donc empêchera un certain nombre de spectateurs de faire le rapprochement avec le film. S’imaginer qu’une partie du public associera Civil War à un divertissement fun de deux heures plutôt qu’à une horreur qui broie un pays depuis cinq ans est très dur à avaler, et constitue une sérieuse défaite sur la sensibilisation, notamment des pays non-occidentaux qui ne bénéficient malheureusement pas du même capital sympathique que les nôtres dans l’opinion publique. Espérons tout simplement que les esprits soient finalement plus éveillés que nos craintes veulent bien nous le faire croire, et qu’une bagarre de cours de récré n’éclipse pas l’un des événements majeurs du XXIè siècle.